Un petit partage?

mardi 26 mai 2015

Des aurores boréales au soleil de minuit

1 commentaire :
 
Tjena, 

Des aurores boréales au soleil de minuit, le ciel rythme la vie des hommes en Laponie. De l'été à l'hiver, à travers différentes couleurs toujours pleinement enivrantes, captivantes et étonnantes, il évolue quotidiennement et inspire, suggère, persuade. Sa force de conviction est grande. Son pouvoir l'est tout autant. 


Vivre en Laponie consiste à s'adapter continuellement. Par essence, passer du temps dans cette région du Nord de l'Europe est profondément dépaysant. Malgré le temps qui passe, le simple fait d'être ici est une constante et continuelle découverte. Les expériences inédites s’enchaînent. Je ne vis plus, j'ouvre de nouvelles portes et apprends. Des journées passées dehors avec les rennes aux longues discussions avec certains représentants autochtones, la liste des moments marquants est déjà longue, et j'estime et espère qu'elle grandira encore. Ici, les paysages diffèrent du reste du vieux continent, la toundra domine, la neige tombe pendant la moitié de l'année, la nature est omniprésente, influente, les distances ne sont pas jugées de la même manière, et les hommes sont directement influencés par ce contexte unique. Les mentalités, les valeurs, les manières de voir le monde, le savoir, tout semble transformé au-delà du cercle polaire arctique. Tout est réajusté pour coïncider parfaitement avec la réalité du terrain.


En réfléchissant au ciel nordique et à son rayonnement, je me revois passer une grande partie de mon hiver à vérifier les différents indicateurs météorologiques pour connaitre la probabilité d'aurores boréales. Plusieurs fois par jour, sans jamais vraiment oublier, j'avais développé une habitude presque addictive. Le ciel sera-t-il dégagé ce soir? Combien de KPs seront prévus pour cette nuit? A quelle heure sera estimé le pic? J'apprenais à lire un langage qui m'était auparavant inconnu. Peu importe si j'avais vu des aurores boréales la veille, j'avais toujours envie d'en apercevoir d'autres. J'avais besoin de ressentir cette excitation, cette attente, cette incertitude. Le ciel avait une incroyable autorité sur moi. Il changeait mon mode de vie. J'éprouvais au fond de moi la nécessité de revivre ce spectacle venu de l'au-delà. Mon sac à dos était toujours prêt, mon appareil photo était toujours chargé, mes chaussures de randonnée étaient toujours à disposition. Je chassais. Je prenais le temps de regarder le ciel, chose que je ne faisais jamais dans ma vie d'avant. Ou pas assez, du moins. 


Chaque soir, quand les conditions étaient favorables, une nouvelle aventure débutait. Je connaissais le chemin dans la forêt par coeur. Je n'avais plus besoin de lampe de poche, les nombreuses étoiles et la voie lactée éclairaient mes pas. Je partais en expédition, là-haut sur la colline, et seul ou à plusieurs, j'étais toujours ému en voyant les lueurs colorées danser avec tendresse et douceur dans le ciel. Je pensais à certaines personnes et essayais de profiter autant que possible. Je devinais certains visages et me souvenais d'elle. D'eux. Je ne crois jamais avoir été capable de profiter autant que je le voulais. Jamais satisfait, j'en voulais toujours plus. Quand je prenais des photos, je m'obligeais souvent de faire des pauses pour regarder les aurores boréales d'un autre œil. J'étais sur ma petite montagne dans le froid polaire, les mains glacées parfois paralysées, bouche bée. Incrédule. Épanoui. Voir des aurores boréales m'ouvrait l'esprit et peut-être aussi le cœur, me faisait penser de manière nouvelle et surtout, me remettait à ma petite place. J'étais une poussière d'étoile, absolument rien d'autre, et je comprenais maintenant pourquoi certains peuples arctiques avaient pris le soin de développer de nombreuses légendes sur ces phénomènes majestueux. Observer des aurores boréales était en quelque sorte une puissante leçon d'humilité. Une offrande. Un cadeau. Une chance. 


Malheureusement, au fil des mois, du fait d'une luminosité grandissante, les aurores boréales n'étaient désormais plus visibles. Le ciel changea du tout au tout. Mon univers avec. D'une semaine à l'autre, presque de manière brutale, je ne pouvais plus honorer ma routine. Les chaussures, le sac à dos et l'appareil photo devaient se demander pourquoi, subitement, je ne les utilisais plus de la même manière. Savaient-ils ce qui était en train de se passer? Les aurores boréales, c'était terminé pour cette saison. Je n'avais pas mon mot à dire, les éléments décidaient sans me demander mon avis, mais comment une telle chose était-elle possible? Comment le contraste pouvait-il être si grand? Comment les aurores boréales, si impressionnantes, si fortes et si puissantes, pouvaient-elles tout simplement disparaître? Sans neige, les distances paraissaient aussi bien plus abordables. Je devais constamment réviser mon jugement. M'adapter. Aller sur la colline n'était en fait pas si compliqué que ça. Cela n'était en tout cas pas une aventure, comme je l'avais imaginé. Un quart d'heure maximum, à tout casser, si je prenais le sentier le plus directe. Parcourir ce chemin en hiver de nuit pour aller voir des lumières polaires n'était définitivement pas la même chose que marcher là-haut pendant les jours les plus longs. Le goût n'était pas le même. Cette prometteuse promenade était maintenant insipide, fade, presque inintéressante. 


J'en voulais au soleil de minuit de me priver de ma drogue presque quotidienne. Mon horloge biologique avait pris un sacré coup. Elle était déréglée, décalée. Le soleil de minuit me faisait perdre mes repères. De quoi venait-il se mêler? En le regardant parfois par la fenêtre aux alentours de 23 heures, les aurores boréales me manquaient soudainement. Je pensais souvent à elles. Je regardais mes photos et en fermant les yeux, essayais de me remémorer leurs élégants mouvements dans le ciel. La nuit, peu importe l'heure à laquelle je me réveillais, il faisait jour. Toujours. Toujours. Toujours. Mon rythme de sommeil ne me suivait plus. Je ne savais plus quand il fallait aller se coucher. A cause de la lumière, l'envie d'aller au lit me manquait. Cette envie était partie un peu après les aurores boréales, il y a quelques semaines tout au plus. J'oubliais souvent de manger mon repas du soir, et aux alentours de 22 heures, mon corps me faisait alors signe qu'il était l'heure de le nourrir. Diurne, nocturne, je ne savais plus. Noctambule, peut-être. J'étais confus et passais du temps assis sur mon lit à essayer de comprendre. Mais il n'y avait peut-être rien à comprendre, finalement. C'était à moi de changer, pas au soleil de minuit. Poussière d'étoile, me disais-je.  


Bien que troublant, le soleil de minuit demeurait tout de même délicieux. Le contempler était une expérience enrichissante. Certainement perturbant au quotidien, il n'en était pas moins splendide quand on osait le regarder dans les yeux, face à face. Sa couleur était indescriptible et incomparable. Du rouge à l'orange en passant par le rose et le violet, il essayait peut-être de concurrencer à sa manière les aurores boréales. Il enluminait le ciel, colorait les arbres, reflétait sur les lacs, réfléchissait sur les montagnes, embellissait le visage des hommes. Dès que possible, il jouait avec l'horizon et diffusait quelque chose de profond, quelque chose de presque irréel. Lui aussi avait de la force. Lui aussi avait des pouvoirs. Lui aussi était influent. Après avoir disparu pendant une partie de l'hiver, le soleil savait brillamment se faire remarquer et son retour ne passait jamais inaperçu. 

Après ces quelques lignes, j'avais maintenant la soudaine envie de le rejoindre. De toute manière, il ne me quittait plus et ne le fera pas avant plusieurs semaines. Il ne me laissait plus tranquille. La nature me dominait. Je devais apprendre à la suivre. 

Suggestion musicale pour découvrir l'article: Jonas Kvarnström - Fly 

Vi ses, 

Léon 

1 commentaire :

  1. Bonjour Léon,

    j'aime beaucoup cet article qui combine tout ce que j'aime : nature, poésie... et merci pour la découverte musicale ! Ce morceau ajoute encore plus de magie à tes photos et à tes mots. Et puis il n'y a rien de plus beau que le piano (si ce n'est la nature, of course).
    Je rêve encore régulièrement d'aurores boréales, et le matin je me réveille en ayant mal au ventre, de déception mais aussi de puissance. A chaque fois dans ce rêve je pleure.

    Enfin, je me suis promis de revivre tout ça, et j'adorerais découvrir la Laponie sous son soleil de minuit ! Il faut vraiment que je le fasse, je vais proposer ça à Cathy ;)

    Porte toi bien,

    Marièle

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