Un petit partage?

mercredi 20 mai 2015

Un dimanche sur le vidda en Laponie norvégienne

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Bures bures, 

Après une nouvelle nuit rythmée par plusieurs concerts de qualité, quelques joïks tendrement endiablés et des rencontres toujours plus extraordinaires, je ressens maintenant le besoin d'aller prendre l'air en cette fin de matinée. Nous avons beau être en avril, la neige domine toujours les débats en Laponie. Et si l'hiver est ici roi, les motoneiges sont ainsi reines. La localité Same du nord de la Norvège bourdonne à cette époque de l'année, et ce n'est pas cette journée passée au coeur de la toundra arctique qui me prouvera totalement le contraire. 


Pour espérer randonner et ne pas m'enfoncer trop profondément dans la neige, je dois impérativement suivre les traces de ces très puissantes machines. Je n'ai pas d'autre choix. Une fois en route, je mets plusieurs minutes à trouver une manière adéquate de me déplacer. J'avance à tâtons. Mes pas sont hésitants, mais malgré ces complications, je finis par me retrouver en dehors de cette municipalité de 3000 âmes, seulement entouré de quelques bouleaux maigrelets. Presque sans le vouloir, me voici désormais sur le chemin du vidda. Presque sans le savoir, me voilà en route pour les hauts plateaux du Finnmark. Le silence semble momentanément de retour, et je cherche à prendre de la hauteur pour voir ce qui se trouve de l'autre côté de la montagne. Si l'on dit que l'herbe est toujours plus verte ailleurs, en est-il de même pour la neige? Est-elle plus blanche chez le voisin? 


Je m'aventure maladroitement sur ce gigantesque manteau blanc inégalement tassé, et au détour d'un virage, je vois une famille se rapprocher petit à petit de moi. Ils semblent à première vue étonnés de me voir ici, si loin des chemins habituels. Le père debout sur le scooter des neiges, la mère assise sur un traîneau, les enfants tractés derrière sur des luges et des skis, je suis moi aussi stupéfait et salue leur grande ingéniosité. Nous nous faisons signe et nous échangeons quelques mots pendant un court moment. Je regarde la ceinture en cuir de monsieur. J'observe la chapka en peau de phoque de madame. Ils disent aller rendre visite à leur troupeau de rennes à quelques kilomètres de là. J’acquiesce, admirateur. Au fond de moi, je n'ai qu'une envie, celle de me joindre à eux, mais par politesse et pour ne pas déranger cet instant précieux en famille, je n'en dirai absolument rien. Après un hiver polaire sombre et glacial, ils cherchent certainement à profiter des températures plus clémentes et du retour de la lumière. En outre, ils essayent peut-être aussi tout simplement de passer du temps ensemble avant la transhumance de printemps, cette dernière devant mener les éleveurs à 200 ou 300 kilomètres d'ici en direction de la côte


Après quelques questions évidentes et d'autres sourires plus discrets, nous décidons de nous dire au revoir et nous reprenons nos chemins respectifs. Les traces de motoneige se divisent à maintes reprises. Je choisis ma voie à l'instinct et je fais confiance à l'imprévu, comme souvent. Alors que je m'égare dans mes pensées en observant les délicieux paysages se trouvant autour de moi, je croise un minuscule skidoo dirigé par deux petits garçons aux visages poupins. Ces derniers ne me regardent même pas. J'ai l'impression d'être dans un parc d'attractions et de suivre du regard une insignifiante petite auto-boxe glisser sans complexe sur la neige. Je rigole tout seul, à haute voix, et je demeure bouche bée. La situation a quelque chose de profondément irréelle. Je suis dans un dessin animé, pensé-je. Je n'en crois pas mes yeux. La créativité des locaux n'a-t-elle donc aucune limite? 


J'observe le drôle d'engin prendre ses distances et je reprends mes esprits. Quand je passe un col situé entre deux enclos, le soleil semble faire son grand retour. Lui aussi cherche à se faire remarquer. Il perce les nombreux nuages et change du tout au tout l'intensité du moment. La neige, pure, omniprésente et blanche comme presque jamais auparavant, brille désormais de mille feux. Je cherche un moyen de remercier l'astre pour ce moment d'émerveillement et je descends maintenant de l'autre côté de la montagne. Sans cheval. Au premier plan, je distingue un majestueux lac gelé. Quelques kilomètres derrière lui, je découvre la silhouette d'une autre montagne encore plus grandiose. Les arbres n'ont même pas eu le courage d'aller jusqu'à son sommet. Trop exposé. Trop froid. Trop dur, tout simplement.


La trace de motoneige traverse le gigantesque océan blanc d'une seule traite, en ligne droite, et elle demeure visible à des centaines de mètres à la ronde. Je m'approche et crapahute à même la glace en toute quiétude. J'ai pleinement confiance. Des hommes et des animaux s'aventurent sur ce lac depuis des milliers d'années, de quoi devrais-je donc avoir peur? L'immensité domine et la nature est en ce lieu souveraine. Ici, l'homme pense, mais la glace décide. Petit à petit, je rejoins l'autre rive. Il me faut près d'une heure pour aller d'un bout à l'autre, mais peu importe, le temps ne compte pas vraiment. On arrive quand on arrive, dit-on souvent dans la région. 


Je m'accorde par la suite quelques minutes de repos, installé confortablement sur un rocher, et j'entends le fameux murmure se rapprocher à nouveau. Une autre motoneige arrive en ronronnant. La nature résonne, elle semble se réveiller. Un éleveur d'environ mon âge passe à côté de moi et me salue de manière presque militaire. Sans trop savoir pourquoi, je fais de même et lui rends machinalement la pareille. Nous ne nous connaissons même pas. Avec son couteau, son épaisse cape nommée luhkka en Same du nord, sa clope au bec, ses lunettes de soleil et son vieux lasso tressé, il me fait penser à un cow-boy. Il sait où il va et dégage indéniablement quelque chose de puissant, un vrai sentiment de sérénité. Pour ma part, je décide maintenant de faire demi-tour et de revenir sur mes pas. 


Après quelques nouveaux kilomètres de marche dans la neige fraîche, le soleil commence timidement à se retirer. Je demeure immobile sur une colline surplombant Kautokeino. Je domine la vallée et contemple la vue qui m'est offerte. Je n'en perds pas une miette. Je suis accompagné de quelques rennes et je vois d'autres motoneiges filer à toute vitesse sur une étroite rivière gelée en contrebas. Les unes après les autres, elles disparaissent sous un pont. Le bourdonnement vacille, disparaît, mais finit toujours par réapparaître. Plus loin, je discerne le clocher de l'église locale, et derrière lui, j'entrevois aussi le musée de la municipalité et ses petites maisons en bois. Comme si j'avais peur de rater quelque chose, je tourne lentement la tête et je poursuis mon tour d'horizon. Sur la bute située en face de moi, j'aperçois un vieux tremplin de saut à ski. Me reconnait-il? Ce dernier, construit en bois en 1955, n'est plus exactement au sommet de sa forme, mais cela ne m'empêcha pas de l'escalader l'été dernier avant de dormir à ses côtés sous le soleil de minuit. Je souris en me remémorant ce drôle de souvenir, et je me dis que le panorama depuis là-bas n'était pas mal non plus. Mais qui savait à cette époque-là que je serai si vite de retour? Qui savait que je serai quelques mois plus tard sur la colline d'en face à admirer les mêmes choses sous un autre angle? 


Sans pouvoir vraiment répondre à ces questions, je décide de regagner ma petite cabane quelques centaines de mètres plus bas. Je retombe sur une route et en passant devant les premières maisons, je vois de la viande de renne sécher sur certains balcons. Entourée de grillage, cette dernière est protégée des oiseaux de passage. Elle me fait penser que je n'ai pas mangé depuis un moment et qu'un autre petit morceau de renne m'attend à côté de mon lit. Guidé par mon appétit grandissant et une luminosité maintenant fortement déclinante, je me remets en route et j'attire malgré moi l'attention des chiens des environs. Les uns après les autres, ils se donnent le mot et se mettent à aboyer de plus en plus fort. Sans le vouloir, je déclenche un concerto canin qui durera de longues minutes. Kautokeino ne bourdonne plus. Par ma faute, Kautokeino aboie désormais. Moi qui aime essayer de passer inaperçu et me fondre dans le décor autant que possible dans ce genre de situation, c'est en tout cas raté pour cette fois. A Kautokeino, il faudra peut-être revenir une fois de plus... 

Suggestion musicale locale pour parcourir l'article: Mari Boine - Kautokeino 

A bientôt, 

Léon 

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