Un petit partage?

vendredi 31 juillet 2015

Dormir dans un lávvu par 71 degrés Nord

9 commentaires :
 
Bures,

Sur le toit de l'Europe, à 71 degrés Nord, en direction de Mehamn, Gamvik ou encore Kjøllefjord, les routes norvégiennes ont l'habitude de serpenter avec souplesse. Semblables à des rubans posés tendrement aux pieds des montagnes, elles demeurent interminables, montent, descendent et s'adaptent méticuleusement à la forme des paysages. Sans jamais trop forcer. Sans jamais trop brusquer. Elles abritent des rennes cachés sur les sommets, survolent des fjords situés en contrebas, longent d’inestimables réserves d'eau douce et offrent des visions probablement très rares sur le vieux continent. Arpenter ces routes du Grand Nord est déjà une sorte de voyage en soi. 


Y battre le bitume devient très vite une expérience à part, un moment rare au goût exquis, et l'impression d'être au bout du monde se fait facilement ressentir. Les voitures croisées se comptent sur les doigts de la main, et bien que l'altitude soit relativement basse, la mer de Barents n'étant jamais très loin, la neige de l'hiver passé est bien souvent elle aussi de la partie. Même en juillet. Même pendant le mois le plus chaud de l'année. Bien entendu, le climat n'est pas franchement des plus accueillants. Maussade, pesant, changeant, tout simplement subarctique, il a toutefois le mérite d'illustrer à merveille l'influence de Dame Nature sur la vie des rares locaux.


Il faut dire que je n'arpente pas tout à fait ces routes septentrionales par hasard. J'ai une idée derrière la tête et c'est ainsi dans ce cadre géographique pour le moins stupéfiant que j'ai l'opportunité, la chance et surtout l'honneur de pouvoir passer la nuit dans un lávvu, tente traditionnelle Sami ayant une immense valeur symbolique pour les autochtones. Utilisé de manière quotidienne il y a encore quelques décennies de cela, le lávvu demeure aujourd'hui un élément incontournable de l'identité culturelle Sami. En effet, vivre dans un lávvu représente tout un art transmis méticuleusement par les générations passées. A l'intérieur, les croyances et les traditions sont nombreuses. Il y a des choses à ne pas faire et chacun sait ainsi comment se comporter. 


Une fois dedans, les affaires rangées, mes hôtes - Máret et Ivvárun jeune couple Sami de Norvège - prennent rapidement et naturellement les choses en main. Nous ne traînons pas et allons à l'essentiel. La journée se termine et il est déjà temps de manger. Assis sur nos peaux de rennes autour du feu, nous commençons l'apéritif avec du renne séché et du miel. Alors que nous savourons pleinement cet agréable premier met local, nous confectionnons nous-mêmes nos broches en bois pour cuire la suite du dîner: de la viande de renne grillée au feu de bois, accompagnée de sauce aux baies sauvages des environs


Les mots manquent pour décrire cette découverte culinaire somptueuse. J'ai du mal à en croire mes papilles et je ne me souviens pas avoir goûté une viande aussi tendre depuis des lustres. Je savoure. Je profite. J'en reprends. Et comme si cela ne suffisait pas, comme si je n'étais pas déjà tombé sous le charme de la cuisine Sami, nous terminons notre repas avec des plaquebières accompagnées de biscuits, de crème fraîche et de café bouilli sur place. Il n'en faut pas plus pour que la magie opère de manière totale. La qualité gustative du repas est incroyable. Impressionnante. Surprenante. En outre, elle contraste grandement avec la simplicité du décor et la légèreté qui règne dans l'air. 
 

Bien entendu, nous prenons aussi le temps de refaire le monde. Le leur, surtout. Nous discutons de tout de rien, de la pluie et du beau temps, de culture et de religion, d'éducation et d'histoire. Aussi, avec peut-être un peu plus d'attention que pour tout le reste, nous abordons la question du futur Sami au Nord de l'Europe. Une fois n'est pas coutume, nous en arrivons à la conclusion que la situation en Norvège est certainement bien meilleure que dans les autres pays du Sápmi. Quelque part, mes hôtes sont certainement soulagés de vivre de ce côté-là de la frontière, mais ils ne formuleront toutefois jamais cette idée de manière concrète, par respect pour les autres autochtones vivant en Suède, en Finlande et en Russie. Par solidarité, tout simplement. 


Avec plus de facilité et beaucoup de fierté, ils n'hésitent pas non plus à partager leur savoir et m'expliquent ainsi comment confectionner les peaux de rennes sur lesquelles je suis très confortablement installé. Ils me donnent de nombreux conseils inédits et me suggèrent par exemple de boire de la sève de bouleau en cas de lendemain de fête difficile. Je souris. Je note. Je testerai. Je raffole de leurs anecdotes et constate au fil des minutes qu'ils semblent aussi savoir prendre énormément de recul sur leur propre culture. Ce n'est pas que j'en doutais, bien sûr, mais je suis tout simplement ravi de pouvoir observer cela de manière concrète. 


Ils semblent même parfois en jouer et cherchent peut-être à savoir si je peux distinguer le vrai du faux, notamment quand ils affirment avec un petit sourire inquisiteur manger du renne 3 fois par jour. Ils enchaînent les blagues sur les mariages Sami accueillant parfois des milliers de personnes et plaisantent aussi beaucoup en se demandant comment leurs ancêtres étaient capables de vivre dans des lávvus avec des familles auparavant si nombreuses: "Ici, c'était la cuisine, ici le salon, ici la chambre des parents, là-bas, celle des enfants", s'exclame notamment Máret en montrant différents endroits du petit lávvu avec énormément de malice. Les mots échangés deviennent des cadeaux, l'ambiance est des plus harmonieuses. 


Je crois sincèrement que nous aurions de quoi papoter pendant toute la nuit, mais le sommeil commence désormais à nous rattraper. Honte à lui. Avant de finalement rejoindre les bras de Morphée, je tiens à faire un dernier tour dehors pour respirer l'air frais et observer les alentours. Pour sortir de cette bulle protectrice que constitue le lávvu. Je note la brume qui descend des collines. Le minuscule lac en contrebas. L'herbe fraîche qui flotte au gré du vent. Tout est imprimé dans ma mémoire. Il fait 6 degrés. Il est minuit. Il ne fait pas nuit. Je me recroqueville dans mon sac de couchage, regarde le feu mourir et m'endors paisiblement sur les peaux de rennes et les branches de bouleaux. Sur ce qu'ils appellent communément le matelas Sami. Je passe la nuit la plus septentrionale de ma vie dans un lávvu. Ce n'est pas un rêve. 


Giitu,

Maná dearvan. 

Léon 

9 commentaires :

  1. Commentaire inutile, mais la qualité de l'écriture, la syntaxe utilisée, la narration, le verbe utilisé, tout vend du rêve.
    Qui ne peut pas vouloir dormir dans un lávvu après ça ? Tu m'organises ça en Finlande (ahaha au passage) !

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  2. La sève de bouleau est un vrai délice. On récolte cet elixir en avril quand la sève remonte jusque dans les branches. On en fait même de la limonade maison, des sirops... En finnois on appelle ça "mahla".

    Par -30c, dormir dans un lávvu en plein coeur des tunturis suédoises, prend encore une autre dimension, crois-en mon expérience ;).

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  3. Je seconde Emmanuel, tu vends du rêve ! Magnifique.

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  4. Alors ça si c'est pas du typique ! Même par un temps si froid ça fait rêver !

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  5. Jolie rencontre. Le diner a l'air succulent, et les anecdotes encore davantage.
    Tu as testé la sève de bouleau après une soirée bien arrosée? ;)

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  6. Waou ça devait être vraiment unique comme expérience, je t'envie ! Gouter ce bon petit plat à côté du feu doit être un excellent moment :D

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  7. Bonjour,
    votre article me fait rêver ! J'aimerais énormément pouvoir rencontrer une famille sami et partager leur quotidien. Savez-vous comment je peux entrer en contact avec cette famille ou une autre famille svp?
    merci,
    Laura

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    1. Bonjour Laura. Merci pour le message. Pour des raisons éthiques, je ne souhaite pas partager mes contacts directement de la sorte. Je peux toutefois vous recommander quelques prestataires touristiques qui organisent des nuits en lávvu: Davvi Siida, Tromsø Lapland, Sami Way... N'hésitez pas si vous avez d'autres questions !

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  8. Une expérience exceptionnelle! Voyager, c'est descouvrir!

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