Un petit partage?

jeudi 17 mars 2016

Hei, 

Depuis maintenant quelques années, de plus en plus de baleines à bosse prennent l'habitude de se rapprocher de l'île de Kvaløya durant la période hivernale. Après avoir passé l'automne dans les eaux polaires de la mer de Barents et avant de se diriger vers des eaux plus tropicales pour la période du vêlage, elles peuvent ainsi rester au nord de la Norvège pendant quelques mois, habituellement de novembre à février. Elles se nourrissent ici d'innombrables poissons, jusque dans les fjords les plus reculés, et fascinent autant les touristes néophytes que les scientifiques locaux. La tendance est nouvelle et la concentration ne cesse d'augmenter. Il y a des haleines à en perdre baleine. Des baleines à en perdre haleine. 


Dans le fjord du chat (Kattfjorden), où j'habite depuis quelques temps, il n'y avait par exemple plus eu autant de baleines à bosse depuis près de 70 ans. 60 et 10, oui. Seuls quelques aînés sont toujours présents pour s'en souvenir, souvent avec beaucoup d'émotion dans la voix, dans le regard, dans le cœur, et le retour de ces créatures presque mystiques ne laisse bien entendu personne insensible : chacun y va de son commentaire et chacun veut vivre sa propre expérience. Les on-dit ne suffisent plus. Il faut du concret. Il faut entendre. Il faut voir. Il faut vivre. Mais puisque les baleines à bosse sont parfois tellement proches des habitations qu'il serait difficile de ne pas les apercevoir, il est entre nous inutile de se presser. Oui, il y en aura bel et bien pour tout le monde.


S'il demeure compliqué de rater un éléphant dans un couloir, manquer une baleine à bosse dans un fjord au nord de la Norvège n'est pas non plus chose aisée. Imaginez alors un peu quand il y en a des dizaines, des douzaines ou des vingtaines. Il suffit ainsi parfois de lever la tête et de regarder par la fenêtre pour les voir jouer au loin. Discuter. Danser. Barboter ? Je fais la vaisselle, je jette un coup d’œil dehors, je tombe sur des baleines à bosse. Original, d'autant plus que cette logique marche aussi très bien avec les discussions au téléphone, les vidéo-conférences sur Skype, le ménage, le repassage, le pliage des slips et des chaussettes, l'écoute de votre album préféré, les parties de cartes, les apéros, les dégustations de délices locaux, les épisodes de votre dernière série coup de cœur ou plus simplement la lecture. 


Durant l'hiver, les baleines à bosse font donc presque partie de notre quotidien. Elles sont nos voisines et il faut avouer que la cohabitation se passe relativement bien, même si elles nous réveillent aussi parfois en respirant étrangement et bruyamment au beau milieu de la nuit. La discrétion n'est pas la qualité principale de la baleine à bosse, mais l'essentiel est certainement ailleurs. Perturbant puis amusant, hallucinant puis apaisant, pouvoir être interrompu dans ses rêves les plus profonds par une baleine à bosse a quand même un certain cachet, je dois l'admettre. Au fond, je suis même convaincu que distinguer très clairement le souffle d'une telle créature a de quoi faire frissonner n'importe qui : la vibration de l'air, le jet d'eau qui retombe, l'écho qui remonte le long de la paroi rocheuse, il y a des sons particuliers qui restent gravés dans les mémoires.


En mer, il est peut-être encore plus facile d’interagir avec elles. Pour améliorer ses chances de trouver des baleines à bosse et de gagner cette entraînante partie de cache-cache aquatique, il est toutefois conseillé d'avoir des jumelles de qualité et d'appeler les pêcheurs des environs pour obtenir des informations fraîches et fiables. Une fois les baleines à bosse détectées sur le radar, il est primordial de s'approcher lentement de la zone en question et de garder une distance raisonnable pour éviter de stresser les animaux. C'est aux baleines à bosse de montrer leur intérêt et de venir vers le bateau, et surtout pas l'inverse. On observe la baleine dans son milieu naturel et on ne la harcèle pas. En d'autres mots, on ne plaisante pas avec le bien-être de l'animal qui est ici pour se nourrir avant de continuer sa longue migration. 


Une fois en place, cependant, le suspens ne durera jamais très longtemps. Si elles en ont envie, les baleines à bosse se rapprocheront rapidement de nous pour nous sortir le grand bleu. Le grand jeu. (Surtout pas le grand Je, trop nombriliste). Gracieuses, majestueuses, avenantes, elles n'hésiteront pas à se déplacer doucement autour de notre petite embarcation pour nous charmer et nous attendrir comme il le faut. Presque comme un flirt. Presque comme une caresse. Presque comme si elles savaient exactement ce que nous attendions d'elles. Elles se mettront peut-être sur le dos et agiteront leurs nageoires de manière nonchalante en notre direction. Ou bien, elles sortiront timidement la tête hors de l'eau pour nous fixer droit dans les yeux. Calmement. Tendrement ? Baleines coquines, baleines malignes, baleines taquines.


Mais mine de rien, rencontrer des baleines à bosse en mer aura toujours quelque chose de déconcertant, de magique, d'émouvant. Cela se méritera aussi, d'une certaine manière. Il faudra par exemple savoir prendre sur soi quand ses doigts frigorifiés ne répondront plus au moment de déclencher l'appareil photo, quand ses propres larmes gèleront instantanément sur son visage ou quand le vent polaire du nord de la Norvège traversera ses vêtements les plus modernes jusqu'au plus profond de sa chair. Se retrouver au plus près de ces animaux sera profondément décontenançant, mais si on pourra facilement se sentir minuscule, petit, fasciné, insignifiant, humble, incrédule, privilégié ou plus simplement chanceux, on ne se sentira pour autant pas en danger. Malgré ses 15 mètres et ses 25 tonnes, la baleine à bosse n'est pas de nature menaçante. Respectez la baleine. Reine, sereine, elle vous respectera en retour. Je crois. J'y crois.


Ha det !

Léon

mardi 12 janvier 2016

Hei hei,

Depuis mon énième retour en Scandinavie au début de l'hiver, j'ai à quelques reprises eu l'honneur d'apprécier des délices locaux concoctés par mes nouvelles connaissances nordiques. Des entrées attrayantes à d'exquis desserts, en bifurquant évidement par des plats de résistance des plus savoureux, je vous invite à mettre les pieds sous la table pour un récit inspiré de mes dernières découvertes culinaires au nord de la Norvège, accompagné de quelques réflexions légèrement plus poussées sur la relation entre la nourriture, l'espèce humaine et le voyage. La table est mise ? Alors, vite, que la gourmandise soit de mise ! 


Afin de réchauffer l’atmosphère et d'entamer cette promenade affriolante de la meilleure des manières, je suggère avant tout un petit verre de gløgg en apéritif. Ce vin chaud épicé, dont l'odeur reste intimement liée aux fêtes de fin d'année de ce côté du monde, est traditionnellement aromatisé avec des zestes de citron, du gingembre et des clous de girofle. Simple à concevoir, il ne déçoit que très rarement et demeure en outre un classique du nord de l'Europe qui a toujours l'avantage d'ajouter un peu de féerie dans l'air, s'il devait par hasard en manquer. Servons-le chaud avec des amandes et des raisins secs ! 


En entrée, l'indémodable fiskesuppe a de quoi plaire autant aux habitués qu'aux touristes de passage. Composée de saumon, de morue et parfois de loup, cette soupe onctueuse à souhait peut facilement être proposée avec des carottes, des poireaux, du fenouil, du céleri et du vin blanc. En plus d'utiliser de nombreux produits frais et de supporter activement la pêche des environs, la soupe de poisson de Norvège devrait permettre de réveiller les papilles des moins friands avant la poursuite de cette délicieuse escapade. Après tout, ne dit-on pas que l'appétit vient en mangeant ? 


Au niveau des mets de résistance, les travers d'agneau séchés, salés et fumés - que l'on prénomme ici pinnekjøtt - constituent eux aussi une sorte de référence, bien qu'il faille plus de 24 heures pour les préparer correctement. Ils se consomment généralement avec de la purée de navet, des pommes de terre et du chou rouge. Le cabillaud à l'aneth et à la sauce à la moutarde réussit lui aussi à me taper dans l'oeil, tout comme les kjøttkaker, ces galettes de viande trop souvent comparées aux boulettes suédoises. Les différents pains nordiques, qu'ils soient polaires, au cardamome, aux fruits confits, aux noix, croquants, moelleux ou secs me conviennent tout autant et se marient de surcroît très bien avec les quelques fromages du pays, brunost caramélisé, geitost à la chèvre et jarlsberg au lait cru de vache en priorité.


Quand sonne enfin l'heure du dessert, je ne peux m'empêcher de penser directement aux engageants lefse. Ces fines crêpes de pommes de terre originellement fourrées au sucre, au beurre, aux amandes ou à la cannelle se mangeottent aujourd'hui de bien des manières. La confiture d'airelles, les douceurs au caramel fondant, la crème fouettée entourée de somptueuses baies arctiques ou les bonhommes de pain d'épices pepperkaker constituent un mélange plutôt représentatif des friandises nordiques à la mode. N'oublions pas non plus les lussekatter, ces brioches au safran que l'on façonne habituellement pour la Sainte-Lucie le 13 décembre. La mie incroyablement moelleuse, le jaune absolument éclatant et l'effluve tendrement corsée ne laissent que très rarement de marbre.


Vous l'aurez aisément deviné, goûter de nouvelles saveurs peut représenter une part conséquente d'un périple digne de ce nom. Peu importe votre origine, peu importe votre destination, et peu importe votre moyen de locomotion, il n'est ainsi pas forcément contradictoire de stimuler son cerveau tout en se remplissant l'estomac. Éveiller ses sens, varier les plaisirs gustatifs, oser chaque jour quelque chose de nouveau, honorer un met étranger comme il est sensé l'être, n'est-ce-pas aussi précisément là que réside l'intérêt-même d'être ailleurs ? Tenter, innover, se lancer, sortir de sa zone de confort, évoluer, changer. Que vaudrait un déplacement en Suède sans Surströmming, une incursion au Danemark sans Smørrebrød, un va-et-vient en Finlande sans Mämmi ou un tour dans le Sápmi sans Bidos ?


En Norvège, la logique est naturellement du même ordre et les excursions gastronomiques valent ici aussi le détour, notamment au nord du pays où plusieurs cultures interagissent depuis des siècles et des siècles entre terre et mer, viande et poisson, bœuf et crevette, porc et flétan, agneau et lieu, mouton et saumon, élan et hareng, lagopède et maquereau, phoque et écrevisse. La richesse interculturelle de la région se reflète à merveille au niveau de l'alimentation, et les spécialités les plus diverses peuvent être élaborées d'une saison à l'autre. Le crabe royal du côté de la frontière avec la Russie, le foie de morue pour les régions côtières et le cœur de renne dans les terres plus reculées sont des exemples simples qui illustrent pertinemment cette forte et inspirante pluralité. De la même manière, la façon dont les aliments sont travaillés, qu'ils soient fumés au coin du feu, séchés au bord d'un imposant fjord, dévorés crus au milieu de la toundra ou encore bouillis dans une cuisine ultra-moderne en dira énormément sur les différents endroits où l'on met les pieds. Pensons-y !


En effet, plus que les aliments eux-mêmes, plus que le simple goût qui émane de ces derniers, c'est avant tout ce qu'il y a derrière les fourneaux qui parfois importe, et qui m'importe. Quels sont les secrets de ces plats ? Pourquoi sont-ils confectionnés de cette manière et pas d'une autre ? Pourquoi l'un est valorisé alors que l'autre est plutôt perçu de manière négative ? Quelles sont les croyances qui se cachent derrière tout ça ? Qu'apprendre ? Que comprendre ? Face à de nouvelles flagrances, les questions peuvent vite devenir innombrables, car oui, la cuisine intrigue, suggère, murmure, enseigne et renseigne. Entre nature et culture, en tant qu'activité universelle et techniquement obligatoire, elle aide à interpréter des informations inestimables sur l'environnement, les modes de vie, les mentalités, les traditions, et surtout, sur la diversité humaine.


Mais au final, au fil de ces péripéties des plus appétissantes, je me surprends aussi à réfléchir de plus en plus à l'influence du décor et de tout ce qui se trouve autour du plat. On ne parle peut-être pas assez de l'emprise du contexte quand on parle de nourriture, n'êtes-vous pas d'accord ? Ces plats auraient-ils le même succès dans des situations différentes ? Laissez-moi en douter. Les attentes et références culturelles jouent à mes yeux un rôle prépondérant dans la façon dont on appréhende le bien-manger. Sans ces bougies qui apportent tant de chaleur et de réconfort dans la nuit polaire, sans entendre ces conversations en langues nordiques, sans ce design minimaliste typiquement scandinave, sans cette atmosphère feutrée, sans ce calme ambiant, ces dégustations seraient-elles aussi alléchantes ? Par conviction, par respect pour mes hôtes et par expérience : non, nei !

Ha det, 

Léon 

lundi 14 décembre 2015

Hei hei, 

Après avoir vécu au sud de la Suède et au nord de la Finlande, j'ai donc décidé de poser mes valises dans la région du Troms, en Norvège, pour achever ma trilogie nordique. On repasse une nouvelle fois le cercle polaire arctique et on s'apprête à apprivoiser le 69ème parallèle nord, à environ 7700 kilomètres de l'équateur et à plus ou moins 2300 kilomètres du pôle nord. Vivre dans cette région du monde nécessite bien entendu un minimum de préparation, surtout pendant la saison hivernale. Les habitudes diffèrent grandement du reste de l'Europe, et même du reste de la Scandinavie


Ainsi, tu sais que tu es de retour au nord de la Norvège quand... 

... Tu vis sur l'île de la baleine (Kvaløya), au pays des fjords, de la pêche et de la randonnée.

... Tu vois des références à l'Arctique un peu partout. Des bonbons arctiques, du caviar arctique, des produits de beauté arctiques, de l'eau minérale arctique, des coiffeurs arctiques, des entreprises touristiques arctiques, tout peut techniquement y passer ! 

... Tu rencontres des ours polaires, des élans, des trolls et des vikings plusieurs fois par semaine. En peluche, dans des boutiques, oui, mais tout de même !  

... Tu sais quel est le point commun entre une chaîne de fast-food, une cathédrale, une mosquée, un club de foot professionnel, un parcours de golf 18 trous, un jardin botanique et une université ! Oui, ils sont tous les plus septentrionaux du monde dans leur catégorie respective. 


... Tu rigoles tout seul en tombant sur des tablettes d'Aurora Chocolatis. 

... Tu adaptes ta garde-robe et tu collectionnes les bonnets, écharpes et autres paires de gants. Pour le sport, pour travailler, pour sortir. Faut varier les plaisirs. 

... Tu te demandes quand même où a bien pu passer le soleil, mais tu fais de ton mieux pour donner de la considération à ce fameux bleu polaire qui règne dans le ciel en milieu de journée.

... Tu comprends mieux l'importance des décorations aux fenêtres des maisons. Apporter de la chaleur et de la luminosité, c'est donc parfois nécessaire. 

... Tu commences doucement à compter les jours qui te restent jusqu'au 18 janvier, jour où le soleil devrait être de retour dans ton petit village. Si tout se passe comme prévu. Si la météo est correcte. Si, si, si... 

... Tu fais connaissance avec des orques et des baleines à bosse pour la première fois de ta vie. 


... Tu as des colocataires qui reviennent de 6 ans au Spitzberg et qui te font rêver à chaque repas en parlant de leurs expériences particulièrement givrées. Des ours polaires, des dizaines, des douzaines, des vingtaines, comment ça, des ours polaires ?

... Tu as d'autres colocataires qui travaillent quotidiennement avec des chiens de traîneaux et qui ne sentent pas vraiment la rose en rentrant le soir. Une petite douche, allez, vite ! 

... Tu n'as jamais été autant économe et tu n'as jamais autant fait attention aux promotions en faisant les courses. La Norvège, c'est bien, c'est beau, mais c'est onéreux. 

... Tu favorises les circuits courts et tu tombes nez-à-nez avec des poissons frais qui te font des grimaces en ouvrant le frigo le matin. Bonjour toi ! 

... Tu es fier, honoré et ému de pouvoir côtoyer les aurores boréales à nouveau. Rêveur, tu as l'impression de retomber en enfance à chaque fois que tu papotes tendrement avec elles. 


... Tu envisages de participer au semi-marathon de la nuit polaire et tu fais des footings sur la route glacée en priant de ne pas te briser une jambe. Comment ça, il existe des pointes spéciales ?  

... Tu attends le festival international du film de Tromsø, la semaine culturelle Same et le championnat de Norvège de ski de fond avec impatience.  

... Tu fais doucement connaissance avec les lettres Æ et Ø. 

... Tu troques ton suédois pour du norvégien et tu vois les tack se tranformer en takk, les hej en hei, les inte and ikke, et ainsi de suite. 

Et toi, tu retiens quoi du nord de la Norvège ? 

Ha det bra !

Léon 

jeudi 5 novembre 2015

Hej alla, 

En Laponie finlandaise, le marquage des rennes - à ne pas confondre avec le tri des rennes qui a lieu plus tard dans la saison - se déroule au début de l'été, quelques semaines après la naissance des faons au printemps. Le but de cette opération est de marquer l'oreille des nouveaux-nés pour savoir à qui ils appartiennent. Bien que des différences locales existent selon les villages, des tendances plus générales sont aussi à noter. Il est ainsi impossible de vraiment prédire quand un marquage aura lieu et il faut s'avoir s'adapter selon la météo et l'attitude des animaux. Il n'est pas toujours possible de faire comme prévu et l'influence d'éléments extérieurs imprévisibles est souvent grande. Si l'on souhaite assister à un marquage en Laponie, il est alors bon d'être flexible, d'avoir ses affaires à disposition et d'être capable de se mettre en route dès que le téléphone sonne. C'est plus ou moins ce que j'essaye de faire quand la saison en question approche. 


A la fin du mois de juin, après quelques jours d'attente et quelques occasions ratées, le fameux coup de fil arrive enfin. L'association d'éleveurs de rennes de Rovaniemi m'invite à me joindre à eux pour assister à un marquage. Tout excité, j'accepte sans réfléchir plus longtemps. Sans même jeter un coup d'oeil à mon agenda. Pas besoin. Je dois y aller. Je le sais. Il est inconcevable de manquer une telle expérience. Mélodie, collègue française du projet SAMES, est bien entendu aussi de la partie. Très rapidement, nous quittons Rovaniemi en van en fin d'après-midi. Nous ne savons pas vraiment quand nous reviendrons. Tard, certainement. Le lendemain au petit matin, peut-être même. Qui sait ? Le marquage peut durer de quelques heures à toute une nuit, selon le nombre de rennes et les méthodes employées par les éleveurs. Nous ne savons pas vraiment ce qui nous attend, mais nous sommes d'accord pour avancer que c'est aussi là que se situe le charme des marquages. L’inattendu, l'incertitude, l'adaptation, éléments essentiels de la vie proche de la nature et des rennes en Laponie ! 


Nous quittons la route principale au bout de quelques dizaines de kilomètres. Nous croisons déjà quelques animaux. Une fois n'est pas coutume, nous pilons afin de les éviter. Le van vacille de gauche à droite et nous sommes déjà bien secoués. Ici, souvent, l'aventure commence dès la ville quittée. Parfois même avant. Nous faisons connaissance avec de jeunes locaux assis à nos côtés dans le véhicule. Ils semblent surpris mais enchantés de nous voir parmi eux. Ils nous demandent timidement ce que nous faisons dans la région, comment on trouve la Laponie, et surtout, comment on s'en sort pour dormir avec le soleil de minuit. Les plaisanteries fusent à ce sujet et l'ambiance devient vite plus légère. Elle nous ferait presque oublier la piteuse qualité du chemin, les têtes qui cognent contre les vitres et les caisses qui se promènent librement dans le coffre. Presque, pas entièrement.   


Après une petite heure de trajet sur des routes forestières qui ne nous manqueront certainement pas, nous arrivons enfin au lieu du marquage. Nous sortons du véhicule et nous nous faisons directement attaquer par d'innombrables moustiques. Le ton de la nuit est donné. Presque comme prévu, il va falloir se battre avec les insectes. Nous sortons le répulsif, nous nous équipons de casquettes, bonnets et autres vêtements longs pour nous protéger autant que possible. Nous amenons le reste de nos affaires autour du feu et nous saluons les éleveurs déjà sur place. Après un petit moment à prendre la température (fraîche), nous allons par la suite dans l'enclos pour voir les rennes déjà réunis. Nous avançons calmement et ne disons pas un mot. Clairement, nous savourons ce premier instant à part. Les éleveurs finissent par se rapprocher des animaux, les premières palissades se mettent en place, le marquage va pouvoir commencer. Les rennes semblent le sentir et s'agitent tout doucement. 


Dans un premier temps, il faut rassembler les faons dans une partie spécifique de l'enclos. Cela peut se faire par plusieurs vagues successives. L'idée initiale est de leur mettre un collier avec un numéro autour du cou. Ensuite, ce numéro sera utilisé pour savoir qui est la mère de chaque faon en question, et par extension qui est l'éleveur. La reconnaissance des rennes peut prendre du temps et les éleveurs discutent ensuite pour se mettre d'accord et valider la répartition des faons. Il est épatant de voir les éleveurs observer les animaux. La relation entre l'homme et l'animal est unique. Les caractéristiques pour déterminer le lien entre les différents rennes m'échappent et je ne peux malheureusement pas tout apprivoiser. Ce serait trop facile, bien entendu. La couleur, la forme, la proximité, l'attitude, tout se joue au détail près et il peut même parfois y avoir des désaccords entre les éleveurs. Dans ce cas-là, il s'agira de négocier, d'argumenter et de parlementer. Marquer les rennes est tout un art (de vivre) ! 


En effet, le marquage des rennes est aussi un moment particulier pour les éleveurs, puisque les familles profitent de ce moment pour se réunir et passer du temps ensemble. En dehors de l'enclos, il est courant de se rassembler autour du feu pour reprendre des forces et passer du bon temps. Le café coule toujours à flot et les saucisses à griller ne sont jamais trop loin non plus. Les plus âgés transmettent leur savoir particulier aux plus jeunes, qui écoutent souvent très attentivement. Ce seront certainement à eux de reprendre le flambeau plus tard et il n'est ainsi jamais trop tôt pour assumer ses responsabilités. Les enfants mettent volontairement les mains à la pâte familiale, ils connaissent les rennes et semblent très à l'aise avec eux. C'est pour nous un privilège de pouvoir vivre cela, cette interaction entre les hommes et les animaux, cette communion entre les jeunes et les plus âgés. D'une certaine manière, oui, l'élevage de rennes rapproche aussi les gens, et ce n'est pas pour rien qu'il est considéré comme un mode de vie à part entière par certains habitants de la région, quelque part plus au Nord. 


Au fil de la nuit, qui reste toujours très lumineuse du fait du soleil de minuit, je cherche moi aussi à m'intégrer. Je rejoins les éleveurs pour l'étape finale du marquage, celle qui consiste à rassembler à nouveau les faons pour établir au couteau la marque des éleveurs sur les oreilles des animaux. Une fois un renne attrapé, il faut communiquer le numéro du collier pour savoir quelle marque effectuer. Chaque éleveur possède sa propre marque, qu'il connait par coeur et sait manier automatiquement, presque instinctivement. La rumeur veut d'ailleurs que certains enfants s’entraînent sur des peaux d'orange pour perfectionner leur geste, mais je ne peux le confirmer. Peu importe, au final, car dans l'enclos, les rennes courent toujours dans tous les sens. Je me fais secouer mais je tiens bon. Les poils se collent à mon bonnet, le sang coule sur mes chaussures, les moustiques jouent toujours avec mes nerfs mais je suis heureux d'être ici, fier de pouvoir participer à cette activité symbolique, content de pouvoir apprendre, tout simplement. Je comprends des choses que je ne soupçonnais même pas et je m'imprègne des cultures locales. C'est toujours un vrai plus. 


Une fois le travail terminé, je me retrouve dans l'herbe, assis, au plus près des rennes. La fatigue se fait de plus en plus présente. Il est certainement tard. Les rennes passent à quelques centimètres. Ils n'ont peut-être même plus peur de nous. De quoi clôturer une belle nuit et rentrer prendre une douche certainement bien méritée. Nous ne savons plus quelle heure il est. Le soleil omniprésent nous fait perdre la tête. Nous sommes déboussolés. Nos organismes s'adaptent comme ils peuvent. Quelque part, nous le savons, le soleil nous nargue. Les moustiques aussi, encore plus. Mais pas les rennes ? Non, certainement pas les rennes. 

Aller plus loin: 

Cet article témoigne d'un marquage effectué non loin de Rovaniemi. Pour une idée de ce qui se passe plus au Nord, où la culture Sami est bien plus influente, n'hésitez pas à lire le témoignage de Mélodie de Projet Sames

Vi ses, 

Léon 

vendredi 31 juillet 2015

Bures,

Sur le toit de l'Europe, à 71 degrés Nord, en direction de Mehamn, Gamvik ou encore Kjøllefjord, les routes norvégiennes ont l'habitude de serpenter avec souplesse. Semblables à des rubans posés tendrement aux pieds des montagnes, elles demeurent interminables, montent, descendent et s'adaptent méticuleusement à la forme des paysages. Sans jamais trop forcer. Sans jamais trop brusquer. Elles abritent des rennes cachés sur les sommets, survolent des fjords situés en contrebas, longent d’inestimables réserves d'eau douce et offrent des visions probablement très rares sur le vieux continent. Arpenter ces routes du Grand Nord est déjà une sorte de voyage en soi. 


Y battre le bitume devient très vite une expérience à part, un moment rare au goût exquis, et l'impression d'être au bout du monde se fait facilement ressentir. Les voitures croisées se comptent sur les doigts de la main, et bien que l'altitude soit relativement basse, la mer de Barents n'étant jamais très loin, la neige de l'hiver passé est bien souvent elle aussi de la partie. Même en juillet. Même pendant le mois le plus chaud de l'année. Bien entendu, le climat n'est pas franchement des plus accueillants. Maussade, pesant, changeant, tout simplement subarctique, il a toutefois le mérite d'illustrer à merveille l'influence de Dame Nature sur la vie des rares locaux.


Il faut dire que je n'arpente pas tout à fait ces routes septentrionales par hasard. J'ai une idée derrière la tête et c'est ainsi dans ce cadre géographique pour le moins stupéfiant que j'ai l'opportunité, la chance et surtout l'honneur de pouvoir passer la nuit dans un lávvu, tente traditionnelle Sami ayant une immense valeur symbolique pour les autochtones. Utilisé de manière quotidienne il y a encore quelques décennies de cela, le lávvu demeure aujourd'hui un élément incontournable de l'identité culturelle Sami. En effet, vivre dans un lávvu représente tout un art transmis méticuleusement par les générations passées. A l'intérieur, les croyances et les traditions sont nombreuses. Il y a des choses à ne pas faire et chacun sait ainsi comment se comporter. 


Une fois dedans, les affaires rangées, mes hôtes - Máret et Ivvárun jeune couple Sami de Norvège - prennent rapidement et naturellement les choses en main. Nous ne traînons pas et allons à l'essentiel. La journée se termine et il est déjà temps de manger. Assis sur nos peaux de rennes autour du feu, nous commençons l'apéritif avec du renne séché et du miel. Alors que nous savourons pleinement cet agréable premier met local, nous confectionnons nous-mêmes nos broches en bois pour cuire la suite du dîner: de la viande de renne grillée au feu de bois, accompagnée de sauce aux baies sauvages des environs


Les mots manquent pour décrire cette découverte culinaire somptueuse. J'ai du mal à en croire mes papilles et je ne me souviens pas avoir goûté une viande aussi tendre depuis des lustres. Je savoure. Je profite. J'en reprends. Et comme si cela ne suffisait pas, comme si je n'étais pas déjà tombé sous le charme de la cuisine Sami, nous terminons notre repas avec des plaquebières accompagnées de biscuits, de crème fraîche et de café bouilli sur place. Il n'en faut pas plus pour que la magie opère de manière totale. La qualité gustative du repas est incroyable. Impressionnante. Surprenante. En outre, elle contraste grandement avec la simplicité du décor et la légèreté qui règne dans l'air. 
 

Bien entendu, nous prenons aussi le temps de refaire le monde. Le leur, surtout. Nous discutons de tout de rien, de la pluie et du beau temps, de culture et de religion, d'éducation et d'histoire. Aussi, avec peut-être un peu plus d'attention que pour tout le reste, nous abordons la question du futur Sami au Nord de l'Europe. Une fois n'est pas coutume, nous en arrivons à la conclusion que la situation en Norvège est certainement bien meilleure que dans les autres pays du Sápmi. Quelque part, mes hôtes sont certainement soulagés de vivre de ce côté-là de la frontière, mais ils ne formuleront toutefois jamais cette idée de manière concrète, par respect pour les autres autochtones vivant en Suède, en Finlande et en Russie. Par solidarité, tout simplement. 


Avec plus de facilité et beaucoup de fierté, ils n'hésitent pas non plus à partager leur savoir et m'expliquent ainsi comment confectionner les peaux de rennes sur lesquelles je suis très confortablement installé. Ils me donnent de nombreux conseils inédits et me suggèrent par exemple de boire de la sève de bouleau en cas de lendemain de fête difficile. Je souris. Je note. Je testerai. Je raffole de leurs anecdotes et constate au fil des minutes qu'ils semblent aussi savoir prendre énormément de recul sur leur propre culture. Ce n'est pas que j'en doutais, bien sûr, mais je suis tout simplement ravi de pouvoir observer cela de manière concrète. 


Ils semblent même parfois en jouer et cherchent peut-être à savoir si je peux distinguer le vrai du faux, notamment quand ils affirment avec un petit sourire inquisiteur manger du renne 3 fois par jour. Ils enchaînent les blagues sur les mariages Sami accueillant parfois des milliers de personnes et plaisantent aussi beaucoup en se demandant comment leurs ancêtres étaient capables de vivre dans des lávvus avec des familles auparavant si nombreuses: "Ici, c'était la cuisine, ici le salon, ici la chambre des parents, là-bas, celle des enfants", s'exclame notamment Máret en montrant différents endroits du petit lávvu avec énormément de malice. Les mots échangés deviennent des cadeaux, l'ambiance est des plus harmonieuses. 


Je crois sincèrement que nous aurions de quoi papoter pendant toute la nuit, mais le sommeil commence désormais à nous rattraper. Honte à lui. Avant de finalement rejoindre les bras de Morphée, je tiens à faire un dernier tour dehors pour respirer l'air frais et observer les alentours. Pour sortir de cette bulle protectrice que constitue le lávvu. Je note la brume qui descend des collines. Le minuscule lac en contrebas. L'herbe fraîche qui flotte au gré du vent. Tout est imprimé dans ma mémoire. Il fait 6 degrés. Il est minuit. Il ne fait pas nuit. Je me recroqueville dans mon sac de couchage, regarde le feu mourir et m'endors paisiblement sur les peaux de rennes et les branches de bouleaux. Sur ce qu'ils appellent communément le matelas Sami. Je passe la nuit la plus septentrionale de ma vie dans un lávvu. Ce n'est pas un rêve. 


Giitu,

Maná dearvan. 

Léon 

jeudi 2 juillet 2015

Tjena, 

Située à 700 kilomètres de Stockholm, au bord du Golfe de Botnie, Luleå est une attachante ville du nord-est de la SuèdeModerne, dynamique, surprenante, il est aujourd'hui devenu simple - voir simpliste - d'avancer que cette ville a plusieurs cordes à son arc. Oui, Luleå se développe à vue d’œil et elle semble définitivement entrer dans une nouvelle ère, celle du digital. 


En fait, en simplifiant un peu les choses, Luleå pourrait représenter à merveille ce que l'on imagine de la Suède de demain: multiculturelle, ouverte d'esprit, tournée vers le nord, passionnée par les énergies alternatives, influencée par les nouvelles technologies... C'est évident, cette bourgade suédoise a de l'avenir et elle souhaite en outre attirer 10 000 nouveaux habitants dans les prochaines années. Autant le dire de suite, ce projet ambitieux n'a pas grand chose de farfelu. Luleå a du caractère et elle peut se permettre de regarder devant. Loin. Très loin. 


Parce que bien que située au niveau du 65ème parallèle nord, à seulement un infime degré du célèbre cercle arctiqueLuleå n'a pas vraiment froid aux yeux et elle semble savoir tirer sa force dans ce qui l'entoure. Ici, les faiblesses se transforment, évoluent et deviennent des forces. Presque comme par magie. Les températures glaciales, la nuit polaire, l'éloignement, les grandes distances ? Aucun problème. Ce qui pourrait être imaginé ailleurs comme des difficultés insurmontables est ici perçu comme des avantages, des aubaines, des privilèges, et ce n'est certainement pas l'implantation dans la région du premier centre de traitement de données de Facebook sur le sol européen qui prouvera le contraire. 


Dans cette filiale installée depuis peu, l'air glacial de Luleå joue ainsi un rôle prépondérant. Il est considéré comme une ressource à part entière et est utilisé pour rafraîchir 3 immenses serveurs énergivores de 28,000 kilomètres carrés, soit l'équivalent de 5 terrains de football. Quand on sait ce que ces machines consomment en temps normal, on ne peut que saluer l'initiative, d'autant plus qu'en cas de forte chaleur, les potentiels excès de température sont instantanément utilisés pour réchauffer les bureaux de l'entreprise d'à côté. Le climat subarctique de Luleå permet alors aujourd'hui de limiter la consommation énergétique de certains géants du web, et comme si cela ne suffisait pas, il est aussi possible pour eux de bénéficier de l'hydroélectricité des rivières voisines de Laponie pour devenir presque indépendant énergétiquement. Alors, que demander de plus ? 


Cette aisance avec les éléments naturels est d'autant plus admirable qu'elle se traduit aussi au niveau de la culture. Durant la saison hivernale, il est par exemple possible d'assister à un festival d'Ice Music, un spectacle unique où les musiciens doivent utiliser des instruments sculptés dans la glace pour pouvoir se produire sur scène dans un décor coloré, enneigé et forcément givré. Des violons aux guitares, absolument tout est constitué d'eau congelée, et le design des objets fascine alors - au moins - tout autant que les douces mélodies qui y sont jouées. Ce bel hommage à l'hiver aurait presque de quoi donner froid dans le dos, mais que devrions-nous alors penser du système routier local qui s'étend à même la mer gelée à partir du mois de février et qui permet d'accéder à l'archipel de Luleå en roulant tout simplement sur la Baltique ? L'hiver ne semble plus vraiment faire peur ici. Il inspire, on joue avec, on le taquine et on le poétise. On vit avec, tout simplement. 


Mais au final, il serait peut-être injuste de parler de Luleå sans mentionner sa saison estivale, synonyme de légèreté et de douceur de vivre. Parce que même si Luleå est une ville du nord de l'Europe, l'été n'est pas une période décevante pour autant, et il est peut-être désormais nécessaire de voir au-delà des idées reçues. Parce que oui, l'été nordique peut aussi être chaleureux. Oui, l'été arctique est aussi grandement capable de réchauffer les corps et les cœurs. Et n'est-ce-pas d'ailleurs ici à Luleå que le taux d'ensoleillement est l'un des plus importants de toute la Suède ? 


Grâce au soleil de minuit, il est presque enfantin de découvrir les 1000 îles des alentours en kayak, en bateau, en pédalo ou en ferry. Là-bas, les plages de sable fin n'attendront certainement que vous, tout comme les délicieuses baies sauvages et les charmantes forêts nordiques. Et si vous préférez finalement rester en ville, n'hésitez pas à vous installer au bord de l'eau pour refaire le monde de manière insouciante, comme les jeunes pendant les mois les plus chauds de l'année...

 

Aller plus loin: 
- Le site officiel de Luleå 
- Un beau résumé des activités touristiques de Luleå 


Bien que cet article soit le fruit d'un partenariat entre mon blog, la Teamgivrés et Visit Sweden France, je tiens à souligner que cette collaboration n’influe en aucun cas sur ma ligne éditoriale. 

Vi ses, 

Léon 

 
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